«Les marchés ont meilleure conscience des problèmes, donc ils réagissent»

«Les marchés ont meilleure conscience des problèmes, donc ils réagissent»

«Les marchés ont meilleure conscience des problèmes, donc ils réagissent»

Contrairement à ce que l'on attendait, l’année boursière a débuté avec beaucoup de nervosité sur les marchés. Pouvez-vous nous expliquer les raisons principales de cette agitation?

Etienne de Callataÿ: «D'abord, la croissance chinoise ralentit, ce qui aura des conséquences dommageables sur l'économie mondiale. Mais de façon plus surprenante, la chute du cours du pétrole joue aussi un rôle négatif. Elle a pris de telles proportions qu'elle en est devenue inquiétante. Ainsi, des banques ont prêté des capitaux aux sociétés pétrolières et aux gouvernements des pays exportateurs. Avec la baisse des cours, il y a de réelles craintes de faillites dans le secteur de l'exploration et de graves difficultés des Etats concernés à rembourser les dettes, avec des effets dommageables pour les créanciers. Certains ont cru qu'on pourrait avoir affaire à un effet domino, semblable à celui qu’avaient provoqué les subprimes en 2008. Mais cette crainte est excessive.»

«On détecte des signaux d'un tassement de la croissance aux États-Unis. D'ailleurs, les chiffres du quatrième trimestre 2015 étaient loin d'être excellents. Or, c’étaient des USA que devait venir l’amélioration de la croissance mondiale. Et des doutes apparaissent sur la qualité du moteur américain.»

L'Europe alimente-t-elle cette fébrilité?

Etienne de Callataÿ: «Absolument. Cette source de préoccupation n'est pas souvent évoquée mais à mes yeux, elle est importante. En un mot, l'Europe inquiète. Ses performances économiques sont peu convaincantes alors que les circonstances lui sont favorables. Le pétrole est au plus bas, l'euro a retrouvé un niveau compétitif et les taux d’intérêt sont extrêmement réduits. Pourtant, la croissance reste maigrichonne. De plus, la situation politique n'est pas faite pour calmer les esprits. Il y a d'abord une pression interne, avec la menace du Brexit et les divergences de vues en Europe centrale. Il y a aussi des pressions externes, avec la crise de l'asile. Tous ces facteurs suscitent à juste titre des interrogations.»

 

Un ralentissement plutôt sain

Vous notiez le ralentissement de la croissance chinoise. Est-elle inattendue?

Etienne de Callataÿ: «Pas vraiment. On ne peut pas tabler sur une croissance de 10% par an ad vitam aeternam. Une croissance rapide, gonflée aux amphétamines, n'est jamais souhaitable. En réalité, cet essoufflement s'explique largement par de bonnes raisons. On assiste d'abord à un dégonflement de la bulle financière. Il ne faut pas oublier que la Bourse de Shanghai a doublé en un an. Il est toujours préférable que les corrections interviennent plus tôt que trop tard. Par ailleurs, le gouvernement a réorienté sa politique économique. Auparavant, la priorité était donnée à l'industrie lourde et aux secteurs d'exportation, comme le ciment, l'acier, etc. Aujourd'hui, l'État s'est rendu compte de la nécessité impérieuse de rééquilibrer la croissance en insistant sur la consommation intérieure.»

«Les décisions récentes en Chine sont loin d'être malsaines. Ainsi, je crois qu'il a été sage de mettre un terme à la liaison automatique entre le yuan et le dollar américain. Les deux économies sont trop différentes pour que cette liaison soit justifiée. Rappelez-vous: lier la drachme au deutsche mark n'a pas été l'idée du siècle. Bien sûr, maintenant, on ne sait pas comment le taux de change va évoluer. Mais une telle incertitude est préférable à une mauvaise certitude. Encore un point, la baisse du prix des matières premières n'est pas une mauvaise nouvelle pour la Chine qui est importatrice nette d'énergie. Enfin, le gouvernement a lancé une politique d'assainissement économique et de lutte contre la corruption.»

La Chine ne donne-t-elle pas cependant quelques raisons d'inquiétude?

Etienne de Callataÿ: «Outre la répression politique, l'endettement est excessivement élevé. Les entreprises publiques ont droit à un financement trop généreux de la part des banques publiques. Et beaucoup de ces prêts sont de mauvaise qualité. Le système de shadow banking est également une source de préoccupation. De même, une bulle immobilière est apparue, elle devra être corrigée. Ce processus sera lent et pénible. Mais en ce début de 2016, la situation n'est pas plus risquée qu'elle ne l'était un an plus tôt. Ce qui se passe, c'est que nous avons une meilleure conscience des problèmes. Du coup, les marchés réagissent.»

 

Des taux américains à la hausse? Ou à la baisse?

Les politiques monétaires ont-elles une part de responsabilité dans cette agitation?

Etienne de Callataÿ: «En 2015, on pensait assister au grand découplage des politiques monétaires entre l'Europe et les États-Unis avec la hausse des taux d'intérêt américains. Beaucoup imaginaient que le relèvement de décembre dernier serait le premier d'une longue série. Aujourd’hui, il y a plus de circonspection. Dans le contexte préélectoral, la Fed va se montrer prudente afin de ne pas donner l'impression d'influencer les élections. Quoi qu'il en soit, je pense que si hausse il y a elle sera plus que modérée. Ce n’est pas demain la veille que les taux américains auront été normalisés.»

Et la Banque centrale européenne, quel rôle va-t-elle jouer?

Etienne de Callataÿ: «Elle est mal prise. D’une part, les marchés espèrent qu’elle en fera plus pour booster tant la croissance que l’inflation, l’une et l’autre nécessaires pour rendre le poids des dettes moins dangereux. D’autre part, la BCE est consciente des limites de ce que peut atteindre la politique monétaire actuelle, et des risques associés à des taux encore plus faibles, notamment pour les banques et les assurances. D’où cette impression de chaud et de froid et cette volatilité sur les marchés financiers. Au total, la certitude est que la remontée des taux n’est pas pour les trimestres qui viennent.»

N'y a-t-il pas un peu d'irrationalité dans le comportement des investisseurs?

Etienne de Callataÿ: «J'en ai bien l'impression. Une chute de 20% des indices boursiers en aussi peu de temps comme on l'a connue en ce début d’année alors qu’il n'y a pas eu de changement brutal dans les perspectives des entreprises cotées témoigne de cette irrationalité.»

La situation vous semble-t-elle grave?

Etienne de Callataÿ: «Une répétition des affres de 2008-2009, quand on disait que nous étions au bord du gouffre, je n'y crois pas. La situation n'est pas de la même nature. Le secteur pétrolier souffre, mais il n’a pas le même poids que le secteur immobilier mis à mal par la crise des crédits hypothécaires en 2008. Les banques ne sont pas à l'abri mais elles sont plus solides qu’alors. Cela dit, il faut envisager d'élargir l'arsenal des instruments des pouvoirs publics. J'ai l'impression que la politique économique est un animal qui ne marche que sur une patte, la politique monétaire. Il faudrait stimuler les quatre pattes. D'abord, la politique budgétaire que l’on aborde de manière dogmatique et non qualitative. Ensuite, il est nécessaire de renforcer les politiques structurelles pour faire évoluer le modèle social européen afin de le consolider. Enfin, l'intégration et la coordination des politiques économiques sont encore largement insuffisantes. On le voit avec les multinationales qui en profitent pour payer le moins d'impôts possible. En économie, c'est le meilleur qui devrait gagner, pas le plus gros.»

 

 

CV synthétique
Janvier 2016

Qui est Etienne de Callataÿ ?

Etienne de Callataÿ (Université de Namur et London School of Economics) est chargé de cours invité à l’Université de Namur et suppléant à l’UCL et à l’ULB. Il est Président de la Société Royale d’Economie politique de Belgique et du Centre d’Etude et de Recherche universitaire de Namur. Il est membre du Conseil académique de la réforme des pensions. Il est administrateur de sociétés savantes ainsi que de l’entreprise sociale Les Petits Riens et de la Fondation Be Planet. Il a été le Chief Economist de la Banque Degroof de 1999 à 2015. Avant cela, il a travaillé à la Banque nationale de Belgique (1987-1992) et au Fonds Monétaire International (1992-1996). Il est ensuite devenu chef de cabinet adjoint du Premier Ministre (1996-1999) et chef de cabinet du Ministre des Finances (1999).